Marie-Claire Javoy, scénariste du film 'Le cri'
Filmer pendant 48 heures, plusieurs femmes enceintes à la veille de leurs accouchements à travers le Monde, c'est le pari qu'a relevé Gilles de Maistre, réalisateur du magnifique documentaire "Le Premier Cri". Rencontre avec Marie-Claire Javoy, scénariste du film.
Pourquoi avoir choisi d'intituler votre documentaire
Le premier cri, c’est celui que pousse le nouveau-né en sortant du ventre de sa mère. Jusqu’alors, il évoluait dans un univers aquatique. Son cri est lié à la mise en fonction de sa respiration : quand ses cordes vocales vibrent sous l’effet de l’air qui sort de ses poumons, il signifie que l’oxygène a bien été inspiré. C’est sa première respiration, il scelle donc son entrée dans la vie sur terre. Quelle plus belle image que celle du premier souffle de vie d’un être humain pour retransmettre l’histoire du vertige de la naissance aux quatre coins du monde ? Et puis il est identique chez tous les nouveaux-nés, universel, immémorial, il ne connaît ni couleur, ni langue, ni culture, ni tradition, ni sexe, ni milieu social, ni frontière. Il précède toutes les différences.
Comment avez-vous trouvé toutes ces femmes enceintes de par le monde ?
Une enquête journalistique classique en entonnoir, basée sur une grosse documentation, puis des contacts par téléphone avec des intermédiaires pour tirer les fils des nombreuses informations recueillies, comme une pelote de laine que l’on déroule, un contact donne un autre contact, puis un autre et un autre … avec des fausses joies, des informations inexactes, des refus, mais une telle matière qu’il y a toujours un autre fil à tirer. Enfin, des relais sur le terrain pour aller à la rencontre des femmes enceintes. Pour trouver l’incarnation des personnages du scénario, le terrain d’enquête n’a connu qu’une limite : la planète.
Pourquoi avoir choisi de filmer ces femmes enceintes lors d'une éclipse ?
L’éclipse solaire est à la fois un symbole et un lien : c’est un lien temporel entre toutes ces femmes. Mais c’est aussi le symbole d’une passerelle entre le masculin et le féminin. Le Soleil, principe du Masculin, est occulté un instant par la Lune, principe du Féminin, tout comme le temps de l’accouchement incombe exclusivement aux femmes. Et puis c’est un phénomène qui nous resitue tous à l’échelle de l’univers, au-delà de la condition individuelle. Pour toutes ces raisons, c’était un bel emblème.
Que représente pour vous le moment de la naissance ?
Je n’ai qu’un mot : l’Immense.
Comment s'est fait votre choix des
C’est une démarche à la fois éditoriale et cinématographique. Il fallait rechercher des évidences visuelles pour situer les personnages immédiatement, explorer les contrastes culturels, géographiques, humains et économiques, trouver des femmes émettant quelque chose de particulier et au charme charismatique. Et puis il était pertinent de confronter les modes de naissance, les différences dans la manière dont l’accouchement est envisagé ou vécu, et d’aborder la surmédicalisation et la précarité.
Y'a-t-il des pays ou des minorités que vous auriez souhaité filmé ? Si oui lesquels et pour quelles raisons n'avez-vous pas pu le faire ?
Bien sûr, l’enquête a connu beaucoup de revers et la liste est longue des pistes avortées ou impossibles. Il y a eu des destinations qui ont dû être abandonnées après enquête et repérage, comme par exemple les Inuits polaires d’Alaska et du Groenland qui ont perdu leurs traditions, la plupart sont aujourd’hui sédentarisés. La Mongolie où il nous fut impossible de filmer une naissance traditionnelle à cause de la politique de santé imposée par le gouvernement. De même pour les Pygmés du Cameroun ou les minorités Miaos vivant en Chine. Pour d’autres raisons, il ne fut pas possible non plus de tourner dans les pays du Golfe.
Vous avez écrit votre scénario à partir d'une enquête journalistique, en quoi le document diffère-t-il ?
La vie est toujours plus forte que la fiction, même si celle-ci est nourrie par le réel. Le sens du scénario était de définir une colonne vertébrale au film, transmettre l’intention du film, ses choix, ses partis pris et sa réalisation, faire savoir où seraient emmenés les spectateurs, et réussir à faire passer une émotion et une empathie avec les personnages. Son propos n’était pas de figer l’histoire mais de l’impulser. On ne peut pas enfermer la réalité dans une volonté arrêtée, écrite. La force du film est justement d’avoir su rester en mouvement en permanence. Le film capte la vie, il reste connecté sur ce qui se passe au moment présent, il n’était jamais possible de connaître l’issue de chaque histoire avant qu’elle ne soit vécue. Il a été sculpté par la perspective imprévisible de chaque naissance.
9 femmes à travers le monde, le Premier Cri d'un enfant, l'éclipse : pourquoi avoir empreint votre documentaire d'autant de symboles ?
Il n’y a pas de volonté d’être dans le symbolique. Le thème de la naissance est choisi comme prisme pour raconter une part de notre condition d’humain aujourd’hui, et le film est une photo du monde aujourd’hui, un instantané émotionnel sans jugement ni leçon de morale, qui pointe des questionnements sur la société, mais qui cherche avant tout à toucher le spectateur.
Quel est votre plus beau souvenir de tournage ?
Le plus beau est d’avoir eu le privilège de vivre l’harmonieuse expulsion sous-marine de Sofia, accueillie par Nouna le dauphin. C’était au Mexique.
Le plus insolite est d’avoir suivi la finale de la coupe du monde de football (juillet 2006) perdue au milieu de la savane tanzanienne battue par le vent, reliée au monde par une seule liaison satellite improbable ! France-Italie chez les Massaï, suspendue au score des Bleus en attendant que Kokoya accouche ! Mais le plus fort restera à tout jamais l’accouchement de Mané, jeune Touareg dans le désert nigérien. L’irruption du drame tandis qu’elle transmettait la vie est inscrit irrévocablement dans ma mémoire et mon cœur. Vous êtes également l'auteur du livre
Ce sont des compagnons de route de ce voyage planétaire à travers les naissances. Ils accompagnent le film autrement, s’en affranchissent par une narration différente et des informations supplémentaires, nourrissent l’histoire de ces femmes qui enfantent de détails contextuels, et rapportent en même temps une autre vérité, celle de la réalité du tournage. Images et écrits s’unissent depuis le début pour offrir l’opportunité fantastique d’approcher la notion de transmission de la vie.
Sortie sur les écrans le 31 octobre 2007 Site internet : www.lepremiercri.com Distribué par Buena Vista International Propos recueillis par Rose Villeneuve Dimanche 28 Octobre 2007
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