Rachid Djaïdani, Street Baudelaire
DR Nicolas Heron
Tu dirais quoi aux gens qui ne te connaissent pas pour t'introduire ?
M'introduire ? Sans vaseline alors … Je m'appelle Rachid Djaïdani, j'ai 33 ans. Je suis acteur, je suis écrivain, réalisateur. Acteur, ça veut dire quoi ? Pour les mecs du ghetto, on m'a vu dans Ma 6-T va cracker ; pour les autres, dans Police District où je jouais un jeune lieutenant de police ; j'ai joué dans des longs-métrages comme Osmose, et plein d'autres. Ecrivain ? J'ai écrit 3 romans : le premier à l'autre millénaire, attention, pourtant j'ai pas la barbe blanche … J'ai pas encore atteint la sagesse mais on peut dire que c'était Boomkeur en 99. Un second roman dont je suis très fier, Mon nerf, à prononcer ‘‘Mon Nerfe''. Et enfin, mon 3ème bébé, à savoir Viscéral toujours aux Editions du Seuil. Et comme réalisateur, on pourra remarquer que j'ai eu le bonheur de réaliser un documentaire de 52 minutes qui cherche un diffuseur, qui est sur le processus de création, et qui retrace tout le parcours d'un livre, du début de sa création jusqu'à sa finalité. C'est un objet unique, une sorte d'OVNI littéraire, mais pas du tout prise de tête. A côté de ça, aujourd'hui c'est assez intéressant de te voir même si je suis dans une sorte d'intensité de création, à savoir que je suis en train de préparer la dernière séquence de mon long-métrage, que j'ai réalisé à l'arrache, sans aides autres que celles des gens quoi m'aiment, avec un acteur qui s'appelle Stéphane Soo Mongo, que tu auras sans doute vu dans Le ciel, les oiseaux et … ta mère ; avec Sabrina Hamida et Slimane Dazi. Un film sur l'improvisation et sur la tolérance, qui s'appelle 40 frères. On fait les choses, parce que je me calcule au pluriel, dans le bon sens du terme … Il faut faire les choses et faut pas attendre qu'on nous donne à manger parce qu'on a bien compris que nos assiettes et nos estomacs seront toujours vides. A force de manger du sable et de le digérer avec des cailloux, on a fini par faire des étincelles créatrices, ça évite de s'épancher sur les cocktails molotov et autres délires …
En parlant de création, on sait que les quartiers regorgent de gens qui créent. Tu sais d'où ça vient ?
Je l'ai pas encore vraiment disséqué, pas encore trouvé dans mes gênes les plus profonds, mais ce que je peux te dire, c'est qu'en surface, l'élément déclencheur il est celui là : à l'époque où je travaillais sur La Haine, je gardais les camions, ça date de 94. Après avoir découvert l'univers du cinéma, j'ai décidé de me lancer à fond dans la course de l'acting, du jeu. C'est magnifique, c'est ce que j'ai toujours voulu faire, mais j'avais jamais osé. Et là, je me suis lancé, et à force de castings et d'essais où on me proposait que des rôles de racailles, j'ai pris conscience avec d'autres personnes du même pixel caramel que moi, qu'on était pas que ça, pas que des voyous, des racailles, des dealers. C'était à nous de raconter nos histoires. Et puis j'ai écrit Boomkeur, qui au départ devait être un scénario. Mais comme j'avais pas de producteur, je savais pas écrire un scénario … En fait, j'avais écrit un manuscrit. Et ce manuscrit est devenu un roman, à ma plus grande surprise. Au départ, j'écrivais en réaction, en opposition. Je continue à le faire d'ailleurs. J'écris parce que j'ai de l'encre dans les tripes. A partir de là, raconter les histoires, sans se la raconter, c'est important. En tout cas, j'essaie et je veux dire des choses, mais sans que ce soit revendicateur. L'esprit, c'est quand même la poésie urbaine. De la même manière, quand tu lis mon roman sur un beat de Kery James, d'Oxmo Puccino, de NTM ou de La Rumeur, tous ces gens que j'aime, tu seras dedans. Viscéral, tu ne peux pas brancher une prise Jack dessus pour avoir le retour son, mais il faut le lire à voix haute parce qur c'est de la poésie en barres. Je n'ai aucune volonté de faire des rimes ; je ne me considère pas ni comme un écrivain rappeur, ni comme un slameur, mais tu sais, il y a des choses qui ne se calculent pas. Quand je boxais, je boxais en ligne, j'étais un styliste. Quand tu vois mon nez et mon faciès, tu comprends que j'ai goûté au ‘‘Gauche - Droite - Uppercut'', que j'ai bien usé des esquives et des pas de côté. En tout cas, j'en ai ramassés qui ont mis mon nez un peu de côté. Quand j'étais boxeur, je boxais en style, et quand on boxe, on se dit pas : «Je vais être styliste, puncheur ou bourrin» ; c'est dans ta nature. Moi ma nature en tant que jeune écrivain, c'est le style, le style percutant. Sur le ring aussi, je mettais des KO. Donc là, j'espère que le lecteur fera un beau voyage, et que dans ce que j'écris, ce que j'essaie de défendre et de raconter, qu'il aura la même émotion que moi j'ai eu à créer ce genre de personnage qu'est Lies, qui est un personnage haut en couleur, qui nous ressemble et qui est un héro, qui comme souvent dans le ghetto, sera croqué par les pitbulls … mais ça, c'est ce qu'on appelle le mektoub.
Rachid, gamin, il était comment ? C'était quoi ses rêves ? Ses aspirations ?
C'était de tout faire fumer. Pas parce que c'est Fumigène en face de moi, mais c'était de tout faire fumer. J'étais trop révolté. Vraiment trop révolté … C'est vrai que j'aurai pu parti très loin. Je suis d'ailleurs encore très révolté, mais ce qui m'a canalisé, c'est l'encre qui coule dans mes tripes, c'est que j'ai trouvé ma voie. C'est-à-dire l'écriture, le jeu, la réalisation. Moi, mon rêve, c'est d'être artisan : j'ai un CAP de maçon, de contre plaquiste, j'ai fait un BEP de plombier-chauffagiste, et un BEP de menuisier. Les 2 derniers diplômes de BEP, je me suis à chaque fois fait virer au bout d'une année, mais mon rêve, c'était de devenir un artisan ! De toute façon, tu es confronté à une société qui t'humilie, qui te blesse, et après on s'étonne que nos blessures, on les ressent comme de la Harissa sur leur faciès. On s'est tellement fait humilier … Quand tu me dis : «Qui était Rachid plus jeune» ? C'était un Rachid qui peut être a consolé ses larmes avec du piment. La blessure est interne, mais pas que la mienne. Depuis gamin, j'ai le débit de la langue : tu connais l'histoire, je faisais rire mes copains. J'avais de l'amour, les grands du quartier me respectaient parce que je racontais des histoires que j'inventais. J'ai développé ça très jeune : pour avoir un goûter à 4 heures. Mes potes, les Verdière, tous ces gens qui avaient le petit goûter au Nutella, je les faisais rire. A partir de là, ils me donnaient un morceau de leur casse-croûte au chocolat. De la même manière que quand eux faisaient leur catéchisme chez eux, dans les étages, je les faisais rire d'en bas pour qu'ils me balancent des dragées. J'adorais les communions de mes copains dans la cité, parce que c'était le moment où je pouvais manger des dragées à l'amande … C'est nos histoires. On a un univers qui est très poétique, mais qui est plagié par des gens qui n'ont aucun remord, et qui profitent de notre minerais rare qui est notre univers, celui du ghetto, celui de la cité. Mais tant mieux, parce qu'aujourd'hui, c'est à nous d'apporter la poésie. De nous, on a montré que la bêtise, mais je pense que maintenant, c'est mon tour à moi, c'est au tour de tous les artistes que je vois dans Fumigène, d'apporter la poésie qu'on nous a pas accordée. C'est quoi ton rapport avec les gens qui ‘‘font'' la culture ? J'ai fait une émission avec un grand monsieur, PPDA, « Vol de nuit », ce qui n'est pas rien. Et ce que j'ai adoré dans ce monsieur que je ne connaissais pas auparavant, c'est qu'il a l'œil qui brille quand il parle de ton livre. Et ça, c'est super touchant. De la même manière qu'à l'époque de Boomkeur, j'avais rencontré M. Pivot. C'est pas rien. Et quand je suis là, sur un plateau, on me fait pas un cadeau. Je suis là parce que j'ai travaillé, c'est pas gratuit. Je suis un artisan, un de mes livres, c'est minimum 3 ans de travail. 3 ans où les gens ne te voient pas, 3 où tu es enfermé. Et après, tu réapparais tout léger : «Oh putain, rachid, t'es poétique». Ouais, mais avant de vraiment couper le cordon, il faut du temps. Comme je dis : «Boomkeur, c'était pour exister ; Mon nerf, c'était pour ne pas disparaître, dans le sens où le personnage n'arrête pas de parler ; et Viscéral, j'ai compris que c'était à la vie à la mort». L'histoire des gens qui font la culture, quand ils nous donnent la parole, c'est très bien, quand ils nous la coupent, c'est moins bien. Et ça révolte beaucoup plus. Mais je reste sur mes gardes, parce qu'en même temps je suis un écrivain urbain, un écrivain Hip Hop. Mes codes, c'est ceux de la rue, les leurs sont différents, et je les connais pas. Quand je dis que je vais mettre les gens à l'amende, c'est pas prétentieux. C'est vrai que je rentre dans l'univers du ‘‘constest'', du Hip Hop. De la même manière que Joey Starr pourrait dire : «Je vais vous déchirer avec mon nouvel album». Les gens extérieurs à notre univers n'entendent pas ce genre de phrases, parce qu'ils nous calculent pas. Mais quand nous, on arrive dans leur univers littéraire avec nos mots, ils nous disent : «attends» … Ils connaissent pas qui ont est. Et jusqu'à maintenant, ce qu'ils connaissent de nous, c'est les ‘‘Beurs jambon beurre'' ou les ‘‘Bounty''. «Nan mon frère, je suis là, qu'est-ce qu'il y a» ? Je suis un garçon de la vie, un garçon de ma génération, un garçon blessé et je suis là pour vous faire goûter à ma poésie, même si elle est douloureuse. Tu penses que les gens sont prêts pour lire ce que j'appelle de la «littérature de rue» ? On revient à la vérité du départ de la conversation. En même temps, ce qui se passe, je l'ai écrit avec la testostérone des halls. J'avais pas envie de faire un lexique avec. Il faut remarquer qu'il n'y a pas de verlan dans le roman. Après y'a des métaphores, des clins d'œil typiquement ghetto, mais la ligne d'après je l'explique en plus soft. L'idée, c'est que le lecteur ait la main moite en lisant le roman. Je n'écris pas de romans «Venez visiter ma cité». J'ai jamais baissé mon froc, honnêtement, même si ça me coûte cher parfois, j'ai jamais baissé mon froc. J''ai jamais fait mon numéro, j'ai jamais fait du cirque. Même si je suis acteur, et que j'adore ça. Dans mes créations, j'ai toujours été honnête. Et j'ai le tampon de la rue, le tampon du ghetto. Y'a des gens qui veulent le tampon du VIème arrondissement, et je peux comprendre. Tu sais, quand tu respires à ton rythme, les gens prendront ton rythme. Moi, j'essaye pas de me mettre sur le beat de l'autre, ou sur la bite de l'autre. C'est quoi ton rapport avec les jeunes qui lisent tes bouquins ? S'ils sont plus jeunes, c'est plutôt un rapport de grand frère. Même si je suis pas un porte-drapeau, mais plutôt un panneau de signalisation. Je dis juste : «Attention, chaussée glissante à 50m. Mon frère, si tu veux glisser vas-y, fais tes erreurs». Je suis pas le Père Fouettard. Mais ce qui est fantastique avec ces jeunes, auxquels je m'identifie parfaitement, c'est que quand ils lisent ton livre, c'est la première fois qu'ils lisent. Dépuceler des jeunes à la lecture, c'est … Jusqu'à leurs derniers jours, ils se rappelleront que leurs premiers livre, ça a été Boomkeur, ça a été Mon Nerf, ça a été Viscéral. Quand les gens m'arrêtent dans la rue pour me dire : «Je t'ai vu dans un clip, dans un film», c'est pas comparable à «J'ai lu ton livre». C'est pas une disquette que tu as rentré en eux, c'est un virus poétique. Pour la vie. Rencontrer un lecteur, c'est toujours un ricochet de bonheur. Ce qui est fantastique, c'est que mon livre, ça va être autant la mamie que le scarla, que les ptits jeunes du VIème qui vont être émus. Dans ce que j'écris, il y a l'universalité. C'est la même thématique. Comprends bien quelque chose : quand j'écris, l'univers et le décor, c'est la banlieue. Mais ce que j'essaie de disséquer, c'est l'âme humaine. Mon travail, c'est ça. Ma passion, c'est ça. Décrire un personnage en surface, c'est trop facile : il est arabe, il marche dans la rue. Nan … Ce qui est dur, c'est ce qu'il ressent. Ma passion, c'est ce qui brille dans l'œil, et pourquoi l'œil, il brille. C'est pour ça que je travaille beaucoup en métaphores, mais jamais avec des clichés. «La génération des petits frères a perdu la dignité des pères et n'a plus d'émotions devant la larmes d'une mère, ils sont devenus ce qu'on attendait d'eux, des baltringues instrumentalisés par les médias, les politiques, les arts et les religions». Il faut dire les choses, que les petits frères puissent se retrouver dedans, et réagir aussi. En aucune manière je ne me permets de juger qui que ce soit. Nos parents nous ont élevés avec de l'amour et des difficultés. Nos parents sont des guerriers. Je viens de comprendre récemment que quand ils se sont courbés, c'était pour nous protéger, jamais pour se rabaisser. Aujourd'hui, ce qui se passe, c'est que peut être, on n'a plus la peur, on n'a plus la honte. Il ne faut pas perdre son âme. Bien sûr on est blessé, et pour le dire, moi il me faut 3 ans. Un roman, c'est plus immortel qu'un cocktail Molotov. Croyez en vous ! Surtout, ne perdez pas votre âme, parce que rien ne pourra jamais contenir la larme d'une mère. Si vous avez de l'amour pour les parents, respectez-vous. Quand tu frappes un mec, qui va pleurer ? Sa mère. Et sa mère, c'est la tienne, parce qu'on descend tous de la femme. Ce que je veux dire aussi, c'est : «Respectez la femme». Il faut arrêter de meurtrir nos sœurs. Est-ce que tu vis l'écriture comme un acte de résistance ? J'ai tendance à dire que souvent dans le monde littéraire, ils ont la mèche rebelle, et moi j'ai l'Afro révolutionnaire. Le ait d'être Rachid Djaïdani, auteur au Seuil, c'est déjà un acte de révolution. J'ai un très bon éditeur qui me respecte, parce que la plupart du temps, ils veulent leur petit Kader, leur petit Rachid, leurs pendants féminins, et ils leur font raconter ce qu'ils veulent entendre et ce qu'ils veulent lire : «Sur la tête de ma mère, on était à la té-ci, etc.» Alors que mes romans, c'est tellement pas ça. Et ce que j'adore, c'est quand les lecteurs s'attendent à ça, de les prendre à contre-pied. Et les mettre eux-mêmes en doute, le banquier, l'avocat, qui vont lire le roman. Je suis tellement heureux de ce livre … Il paraît que dans le petit monde littéraire, ça ne se dit pas. Mais qu'est-ce que tu veux mon frère, quand on m'a dit que j'étais de la merde, personne n'a dit que je ne sentais pas bon. Moi, je me suis parfumé de l'intérieur … Pour toi, demain, c'est comment ? C'est pareil. Qu'est-ce que tu veux que ça change ? Boomkeur, c'était il y 8 ans. Tu crois à quoi, à Maya l'abeille ? Qu'est-ce qui va changer ? Pixel caramel … Heureusement qu'ils n'ont pas monté la cuisson, parce qu'on aurait grillé. Mais la vie est belle. C'est bon de discuter avec toi, de parler de création, de poésie. Mais en tant qu'auteur et disséqueur du temps et de mon époque, j'ai le temps de m'arrêter et de regarder ce qui se passe. La disquette qui est tellement bien ancrée dans nos gouvernants : c'est pas un anti-virus qu'il faut, il faut carrément démonter le disque dur … Maintenant, il faudrait qu'on soit respecté à la même hauteur les uns et les autres, mais c'est pas prêt d'arriver. Rien que mon frère ne trouve pas de boulot de manutentionnaire. C'est la guerre … ce que j'appelle la discrimination pacifiste. On nous met à l'écart, sans violence. «Restez dans vos cités». Et bientôt, y'aura l'Unicef qui viendra dans les quartiers nous donner du riz. Et les ONG viendront nous aider à respirer. Mais moi, j'ai décidé de respirer seul. Raphal www.fumigene.net Lundi 16 Juillet 2007
Dans la même rubrique :
|
La guerre des boutonsA 30 ans, mon corps oscille allègrement entre la jeunesse et la vieillesse : Acné et cheveux blancs ? Je croyais que c’était incompatible, anachronique même! A l’âge où les gens remarquent leurs premières rides, moi je guette encore les boutons. Je viens tout logiquement vous parler des crèmes sur le marché. J’ai testé pour vous (enfin d’abord pour moi) quelque uns des produits les plus connus : Vichy Normaderm, Ducray Keracnyl, Bioderma Sébium AI et Avène Triacnéal.
Bioderma sébium AI : La gamme bioderma est parfaite pour les peaux sensibles et/ou allergiques. Mais justement, peut-être trop douce pour soigner des imperfections. Douce et légère à l’application. Je n’ai pas vu d’effet sur les boutons, elle est toutefois assez hydratante. Mais ce n’était pas ce que je recherchais !
12/12/2010
Noël solidaireA l’occasion des fêtes de fin d'année, faites un geste solidaire et généreux en décorant votre sapin avec la boule de Noël de la nouvelle collection Unicef.
Cette boule en verre soufflé est peinte de l’intérieur par des artisans, grâce à une ancestrale technique chinoise. Les dessins sont exclusivement élaborés pour l’UNICEF. Elle est livrée dans sa boite cadeau.
Nadia Hathroubi-Safsaf
Sondage
|
|



Jenni Bi Création, des bijoux tendances